Les données de la commande publique française existent. Chaque marché supérieur à 40 000 € HT donne lieu à la publication de ses données essentielles (DECP) : objet, montant, acheteur, titulaire, durée. Sur le papier, c’est une mine d’informations pour toute entreprise qui répond aux appels d’offres. En pratique, ces données sont éparpillées sur des centaines de plateformes, dans des formats inégaux, et restent illisibles pour qui n’est pas spécialiste de l’open data.
C’est précisément le problème que s’attaque à résoudre Commande Publique Ouverte, un prototype civique qui rassemble ces données dispersées en un point d’entrée unique et interrogeable sans compétence technique. Cet article présente le portail : ce qu’il est, qui le porte, ce qu’on peut y faire concrètement, ses limites, et en quoi il éclaire utilement la préparation d’une réponse.
Qu’est-ce que les données essentielles de la commande publique (DECP) ?
Depuis l’obligation de transparence introduite par le droit de la commande publique, les acheteurs publient les données essentielles de chaque marché dépassant 40 000 € HT. Concrètement, une fiche DECP recense l’identité de l’acheteur, l’objet et l’identifiant du marché, sa procédure, son montant, sa durée, ainsi que le ou les titulaires retenus et leur SIRET. Mises bout à bout, ces fiches dessinent une cartographie de qui achète quoi, à qui et à quel prix sur tout le territoire.
Ces données sont, en théorie, librement réutilisables : c’est le principe de l’open data appliqué à la commande publique. Elles constituent la matière première de toute analyse de marché sérieuse, à condition de pouvoir y accéder dans un format exploitable.
Où trouver les données DECP des marchés publics ?
Le problème n’est pas la disponibilité de la donnée, mais sa dispersion. Les DECP transitent par une multitude de canaux : le BOAMP, les profils d’acheteurs comme PLACE ou les plateformes régionales Atexo, le portail national data.gouv.fr, ou encore le Journal officiel de l’Union européenne via TED pour les marchés au-dessus des seuils européens.
Le résultat est paradoxal : la donnée est ouverte, mais difficilement exploitable. Les formats varient, la qualité est inégale, les doublons sont fréquents, et il faut souvent croiser plusieurs sources pour reconstituer une vision d’ensemble. Pour une PME qui veut simplement savoir qui a remporté un marché similaire au sien, ou à quel montant, l’information est théoriquement publique mais pratiquement inaccessible. C’est cette friction qui a freiné, jusqu’ici, l’usage des données ouvertes comme levier pour chiffrer une offre au plus juste.
Commande Publique Ouverte : un portail unique pour les données ouvertes
Commande Publique Ouverte agrège ces sources hétérogènes (BOAMP, DECP, programmation APProch, TED/JOUE) derrière une interface unique. L’idée directrice : démontrer ce qu’un service public numérique de la commande publique pourrait offrir, en rendant les données consultables par n’importe qui, sans passer par un fichier brut ou une API.
À l’été 2026, le portail recense plus de 260 000 marchés attribués, près de 16 000 acheteurs publics et plus de 80 000 entreprises titulaires, avec une répartition cohérente avec la réalité du secteur : environ 40 % de travaux, 35 % de services et 25 % de fournitures. Le tout est consultable gratuitement, sans cookie publicitaire ni traceur de profilage, les données de navigation restant stockées localement dans le navigateur. C’est un parti pris assumé de sobriété et de respect de la vie privée, cohérent avec la nature civique du projet.
Qui a créé Commande Publique Ouverte ?
Le portail mérite qu’on en cite les auteurs, car c’est une initiative bénévole et non un produit commercial. Il est piloté par Magali Chamla-Pernin, directrice de la commande publique, formatrice et consultante, spécialiste du légal design (rendre les documents de marché plus lisibles) et des enjeux de souveraineté numérique. Elle partage par ailleurs analyses et outils gratuits sur son site Magali Parle Marchés.
Le projet s’appuie sur l’expertise data de Colin Maudry, consultant open data qui a travaillé cinq ans avec la mission Etalab puis avec le ministère des Finances sur la modélisation, le traitement et la publication des DECP. Il est aussi le créateur de decp.info, un outil libre et gratuit d’exploration et de téléchargement des données essentielles, dont le code est ouvert. Les deux briques sont complémentaires : decp.info consolide et fiabilise la donnée nationale, Commande Publique Ouverte la met en scène pour le grand public. Saluons au passage le travail de fond, rarement visible, qui consiste à nettoyer une donnée publique brute pour la rendre réellement utile.
Comment trouver qui a remporté un marché public ?
Le portail s’organise autour de quelques usages clairs, pensés pour trois publics : entreprises, acheteurs et citoyens.
- Consulter les publicités en cours. Une recherche des avis de marché actifs (BOAMP, plateformes régionales, et avis européens via TED avec un badge JOUE) filtrable par département, type de marché et procédure. Un filtre permet même d’afficher à la demande les consultations des États frontaliers (Belgique, Luxembourg, Allemagne, Italie, Espagne).
- Identifier les entreprises attributaires. En cherchant par code NAF (secteur d’activité) ou code CPV (objet du marché), on retrouve les titulaires des marchés déjà attribués. C’est la fonction la plus parlante pour une entreprise qui veut savoir qui gagne, sur quels objets et auprès de quels acheteurs.
- Générer un rapport d’activité acheteur. Le portail produit, pour un acheteur donné, une synthèse de ses marchés et de leur complétude, utile pour comprendre comment un organisme achète.
- Cartographier les plateformes et explorer les archives. Une vue départementale des plateformes de dématérialisation, et un accès aux archives de DCE complètent l’ensemble.
Un exemple rend l’usage tangible. Une entreprise de propreté qui envisage de répondre à un marché de nettoyage de locaux dans son département peut, en quelques clics, rechercher les attributions passées sur le code CPV correspondant. Elle découvre qui sont les titulaires habituels de la collectivité visée, à quels montants des marchés comparables ont été attribués, et si le secteur est tenu par un acteur dominant ou réparti entre plusieurs PME. En une demi-heure, elle obtient un état des lieux qu’aucune note de cadrage interne ne lui aurait donné, et qui aurait autrement demandé des heures de fouille dans des fichiers bruts.
Comment exploiter les données ouvertes pour répondre à un appel d’offres ?
Au-delà de la transparence citoyenne, l’intérêt opérationnel pour une entreprise est réel, à condition de bien le cadrer. Consulter les marchés attribués, ce n’est pas faire de la veille pour découvrir des appels d’offres : c’est comprendre le terrain avant de s’engager.
Trois usages se dégagent. D’abord, identifier le titulaire sortant d’un marché reconduit : savoir qui détient l’historique change la façon d’argumenter sa propre valeur ajoutée. Ensuite, calibrer son prix en observant les montants réels d’attributions comparables, plutôt que de naviguer à l’aveugle. Enfin, éclairer la décision de répondre : mesurer le nombre et le profil des titulaires habituels d’un acheteur aide à jauger l’intensité concurrentielle, une donnée précieuse pour un arbitrage Go/No-Go lucide. Bien utilisée, cette intelligence de marché transforme une candidature opportuniste en réponse documentée.
Les limites des données DECP à connaître
L’honnêteté impose de rappeler que les données ouvertes ne sont pas une vérité absolue. Les DECP sont déclaratives : tous les acheteurs ne publient pas avec la même rigueur, certaines fiches sont incomplètes, et les délais de publication font qu’un marché récent peut manquer à l’appel. Le périmètre lui-même est borné aux marchés supérieurs à 40 000 € HT : tout l’achat sous ce seuil échappe au dispositif.
Un piège mérite une mention particulière : les montants agrégés. Pour les accords-cadres, la donnée publiée correspond souvent au montant maximum du marché, pas aux commandes réellement passées. Additionner ces plafonds produit des totaux spectaculaires mais trompeurs, qui surestiment largement la dépense effective. Il faut donc lire ces chiffres comme des ordres de grandeur, jamais comme une comptabilité exacte. Enfin, c’est un prototype bénévole : sa pérennité et son exhaustivité dépendent de l’énergie de ses auteurs et de la qualité des sources amont, pas d’un engagement de service public.
Conclusion
Commande Publique Ouverte est une démonstration réussie de ce que l’open data peut apporter à la commande publique : rendre lisible une information jusque-là réservée aux initiés, au service des entreprises comme des citoyens. Pour une PME, c’est un excellent point de départ pour comprendre un acheteur, situer la concurrence et cadrer un prix, à condition de garder en tête les limites des données déclaratives.
Reste qu’analyser un marché et le remporter sont deux exercices distincts. Une fois la décision de répondre prise, l’enjeu se déplace vers la qualité de la réponse elle-même. C’est là qu’intervient Remporte, en aval de l’intelligence de marché : la plateforme automatise la production de la réponse, de l’analyse du DCE à la rédaction d’un mémoire technique ancré sur vos références réelles. Les deux logiques se complètent : connaître le terrain grâce aux données ouvertes, puis transformer cette connaissance en dossier qui gagne.
Ressources et crédits : Commande Publique Ouverte (Magali Chamla-Pernin), decp.info (Colin Maudry), data.gouv.fr pour les jeux de données DECP officiels.
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